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Le journal du Libre

Bruno Deschandelliers, le 22/12/00

mardi 25 mai 2004

Directeur et co-fondateur d’Atrid Systèmes, l’une des premières Société de Services en Logiciels Libres française. La société édite notamment MIOGA, une solution libre de travail en groupe.

1) Bruno Deschandelliers

Bruno DESCHANDELLIERS, bonjour. Tout d’abord, je vous remercie de prendre le temps de répondre à cette interview. Nous pourrons ainsi mieux vous connaître, vous et l’une des sociétés les plus actives autour des logiciels libres en France : ATRID Systèmes.
Atrid est née en 1998, mais vous avez plus de 10 années d’expériences dans le milieu des SSII (sociétés de services en ingénierie informatique).

Quel a été votre parcours professionnel ?

Mon parcours professionnel est un passage de plus de six ans dans une société de service en informatique industrielle, préalablement avoir été ingénieur support chez HP. En 86, j’ai créé une première société spécilaisée dans les solutions Unix autour d’HP qui avait entre autre une activité de développement logiciel dans le domaine de l’acquisition de données en informatique industrielle que j’ai développé pendant 10 ans. Ensuite, j’ai décidé de m’intéresser à une autre voie qui était les logiciels libres.
A la mi-98, avec Gilles POLART-DONAT, co-fondateur, on a lancé cette activité ATRID en partant du principe que les logiciels libres étaient suffisamment matures pour intéresser les entreprises.

Comment êtes-vous arrivé à Linux ?

Tout simplement parce que ça faisait 15 ans qu’on était dans le monde Unix. Donc on avait vu émerger l’informatique libre en 94 ou 93.

Personnellement, utilisez-vous Linux uniquement pour des besoins professionnels ou aussi personnels ?

J’en ai à la fois au bureau ou à la maison, ne serait-ce que pour les enfants, mais notre utilisation interne est strictement professionnelle.

L’implication dans une Société de Services en Logiciels Libres est-elle contraignante pour votre vie personnelle ?

Ah, c’est comme toutes les start-ups, c’est forcément très contraignant pour les fondateurs ! Mais ce sont les règles du jeu.

Vous vous définissez donc comme une start-up ...

Oui, dans la mesure où le marché est émergeant et en forte croissance.

2) Atrid Systèmes

Atrid, en 1998, était l’une des rares sociétés en France sur votre segment de marché. Néanmoins tous ne connaissent pas encore, ou pas bien Atrid. Pouvez-vous présenter brièvement votre société à nos lecteurs ?

ATRID a comme d’autres sociétés de services dans le domaine dédié à l’utilisation de l’informatique libre en entreprise des activités du type expertise, assistance technique, support contrat de service, formation , etc ... Je pense que l’une de nos particularité est d’être bien rodé sur les solutions globales. On est capable de gérer un projet du début jusqu’à la fin, de maquetter le projet puis de le déployer. Et notre activité de développement logiciel est assez rare dans le monde du libre, c’est aussi dans ce domaine que l’on a une originalité.

Comment la société est-elle née ?

On était persuadé de ne pas pouvoir exercer une activité d’informatique libre sans s’y consacrer totalement et sans y être impliqué à 100%. Une approche qui n’était pas et qui n’est toujours pas en vigeur dans les sociétés de services traditionnelles. Ca demande un effort de R&D - et particulièrement de veille technique - très important.

Comment la société a-t-elle évolué depuis sa fondation ? Par rapport à votre stratégie initiale ...

En terme de stratégie, je pense qu’on est toujours en phase avec les orientations de départ puisque le métier de société de services dont la valeur ajoutée est basée sur sa compétence, sur la parfaite maîtrise et connaissance des logiciels libres, puisque nous même on en développe, et d’autre part sur l’expertise dans un certains nombre de domaines classique pour l’informatique libre (internet, intranet, extranet), mais aussi dans un domaine plus original qui est l’informatique embarquée et les systèmes temps-réel.

Le marché des services autour des logiciels libres est aujourd’hui très vaste. Comment vous positionnez-vous dans un marché aussi hétéroclite ? PME, Grands comptes, ...

A l’origine on pensait qu’on allait faire beaucoup plus de chiffre d’affaire que ce que l’on a fait en réalité sur les petites entreprises. On est très présent dans les moyennes entreprises et les grands comptes, dans lesquels j’inclue les administrations et les collectivités. Donc des entreprises entre 100 et 500 postes.

Les éditeurs de distributions Linux comme Red Hat, SuSE ou Mandrake si situent également sur le créneaux de la prestation de services. Comment vous situez-vous par rapport à ces sociétés ?

Quelques client voudront, par habitude, travailler avec les éditeurs, puisque c’est l’habitude qu’ils ont prises en travaillant avec Microsoft, Oracle ou d’autres. Ceci dit, les clients s’aperçoivent aussi qu’avoir une expertise terrain, concrète, est aussi très importante. Je crois que cette expertise, il la trouve auprès de sociétés de services comme la notre.

Alcôve vient d’annoncer ce matin un partenariat avec IBM pour les formations Linux ... Atrid est partenaire de Compaq. Que vous apporte ce partenariat ?

Si on prend le cas de Compaq, on est centre d’expertise Linux. Derrière ce titre un peu ronflant, il y a une réalité un peu plus modeste, mais qui fait que Compaq peut s’appuyer sur nous en cas de besoins exprimés par le client autour de Linux. Il s’agit un partenariat dans la durée. Dans les grandes sociétés comme Compaq ce sont des stratégies pensées au niveau mondial puis ensuite déclinées dans les différents pays. C’est un mouvement qui est bien lancé au Etats-Unis et qui l’est sans doute un peu moins en France, mais on sent que ça bouge.

Concrètement ...

de manière tout à fait directe, il y un projet sur lequel nous avons été associés, Compaq pour la plate-forme matérielle, nous pour la plate-forme logicielle.

Les grands clients ont déjà leurs habitudes, et il faut les rassurer. On a donc un certain nombre d’actions techniques et marketing en commun. Mais par ailleurs, les clients ont déjà leurs fournisseurs, nous ne venons que pour le rassurer sur son choix de l’informatique Libre. (...)

Vos partenariats avec les éditeurs comme SuSE ou Red Hat sont-ils importants pour vous ?

Vis-à-vis des éditeurs de distributions Linux, il y a deux volets.
Le premier volet, est que l’on est compétent sur leur distribution. Nous n’avons pas de préférence. En fonction du client, on va choisir une distribution ou une autre en fonction de son besoin. Par contre, on s’est toujours refusé à rentrer dans le jeu marketing de l’éditeur qui souhaite s’accaparer ses tierce-parties, en les formant, en leur donnant une certification, en gros en les rackettant. Pour un impact à mon avis faible. J’ai une longue expérience par la passé avec Microsoft et Novell, et c’était effectivement du racket. Ca coûtait plus que cela ne rapportait. Tout simplement tout le monde pouvait se dire partenaire simplement en achetant de la formation. Ce qui compte plus, c’est d’avoir un bon niveau d’expertise et d’avoir un bon niveau de déontologie : si l’on doit traiter une affaire avec SuSE, avec Red Hat ou avec d’autres, nous la traitons jusqu’au bout.

Vous êtes présents en France, vous compter vous développer à l’international ?

Il y a deux éléments de réponse. Premier élément, la France est insuffisamment couverte, on a donc une stratégie dans ce domaine. Deuxième élément : nous développons des logiciels libres qui nous donnent de suite une ouverture au moins européenne. Il est sûr que le succès de ces logiciels aidant, on aura une implantation européenne.

Vous compter vous implanter en direct ou par le biais de partenariats locaux ?

Aujourd’hui rien n’est tranché. J’ai eu les 2 expériences par le passé : les deux ont leurs avantages et leurs inconvénients. L’implantation pure est très coûteuse, de l’autre côté ont la maîtrise. Le partenariat est nettement moins coûrteux, mais d’une autre part, on ne maîtrise pas grand chose ! Ca pourrait être en deux étapes.

Nombre de vos concurrents trouvent aujourd’hui des financement auprès de sociétés de capital risque, que ce soit en France (Aurora et Idealx ont déjà été financés, Alcôve devrait l’annoncer au mois de janvier) ou à l’étranger.
Êtes-vous également à la recherche de capitaux ? Pour quels montants ?

Oui, exactement. On en est à la première levée. Ca devrait se finaliser au premier trimestre, à la fois pour donner un effet de levier à des produits qui vont sortir comme MIOGA et pour être en mesure d’en faire la promotion et de les divulguer beaucoup plus largement. Et puis, pour une préseence beaucoup plus complète en France et à terme en Europe.

Je pense que pour une première levée de fond, elle devrait se situer, dans une fourchette très large en 3 et 10 MF.

3) Linux : quels développements, quelles perspectives ?

Vous qui suivez le marché de l’informatique depuis un certain nombre d’années, comment analysez-vous le développement de Linux ?

Il est évident que pour ce qui concerne les serveurs d’entreprise, Linux est déjà sur les "rails". Les derniers éléments provenant des grands comptes nous disent qu’ils adhèrent à l’alternative Linux. C’est quelque chose de très prometteur et c’est très intéressant.

Concernant Linux sur les postes de travail, nous avont été très prudent jusqu’à maintenant. On considère que l’on a une responsabilité vis-à-vis de nos clients, et on n’a pas à les embarquer dans des voies où l’on mettrait entre leurs mains des solutions qui ne répondraient pas à 100% de leurs besoins. Aujourd’hui nos clients ne trouve pas 100% de leurs besoins dans les solutions bureautiques sous Linux. Mais on a des clients qui ont fait ce choix et qui en sont très très contents. On ne force jamais la main au client. On a toujours le soucis de la qualité et de la robustesse.

Mais ceci dit, les choses bougent vite ! Est-ce que Linux va détrôner Windows ? Je n’irais pas jusque là, puisque Microsoft à quand même un certain nombre de ressources, mais il y aura une part de marché de plus en plus importante qui sera prise par Linux sur le poste de travail. Ca va commencer l’année prochaine, et ça va s’installer progressivement.

Par contre, il y a un autre domaine où Linux va prendre beaucoup de parts de marché, c’est tout ce qui est systèmes embarqués. C’est déjà parti. Nous avons d’ailleurs nous-mêmes certains projets dans le domaine. Et c’est extrêment prometteur également.

Les dernières études montrent en effet que Linux devrait prendre 90% de ce marché d’ici à 10 ans ...

Je pense que Linux apporte avec lui ce côté modulaire, le fait qu’il y est déjà toutes les couches réseaux. Aujourd’hui il n’y a pas un système embarqué qui n’embarque pas un serveur web pour l’administration et pour la maintenance, ce qui est très important pour l’industriel. Dans le même domaine, Linux a aujourd’hui un concurrent qui s’appelle QNX. C’est un bon produit, aussi extrêment compact. Il n’est pas libre, ni gratuit. Il a par ailleurs deux éléments en sa défaveur. D’une part les coûts de licence, d’autre part le fait que l’industriel ne peut pas l’adapter précisément à ses besoins s’il ne correspond pas exactement à son matériel. Pour ça Linux est très bien, mais QNX a encore de beaux jours devant lui ...

Par contre, vis-à-vis de systèmes Unix, pour gérer des équipements beaucoup plus importants (PABX, ...), Linux a déjà fait la différence.

Troisième élément, c’est tout ce qui était géré par des microcontrôleurs, où là il faut des solutions extrêment compact, et là aussi Linux va prendre des parts de marché.

Certains disent aujourd’hui que des systèmes comme FreeBSD pourraient prendre le pas sur Linux sur les serveurs d’entreprise. Qu’en pensez-vous ?

On n’a pas d’a priori. On parle de Linux, mais on parle du modèle Linux. On connaît bien Linux, on connaît bien FreeBSD, il y a d’autres OS en préparation ... C’est un peu ce qu’il s’est passé avec le développement de Linux, c’est le meilleur qui gagne. Mais il est vrai que Linux à de l’avance. En terme de Marketing, c’est déjà pré-markété.

Le débat est aujourd’hui lancé sur la brevetabilité des logiciels ... Quel est votre vision de la chose ?

On est évidémet intéressé, mais aussi implqué. On est nous dans l’informatique libre, et l’on risquerait de tomber sous le coup de ces brevets. Le deuxièmes élément, est que nous développons des logiciels libres spécifiquement pour nos clients. Si l’on devait à chaque ligne de code se poser la question si l’algorithme a déjà été déposé quelque part, on abandonnerait notre métier ! Pour nous c’est très inquiétant et l’on est très mobilisé autour de ce sujet.

Les développement sépcifiques que vous réalisez pour vos clients sont libres, en Open Source, ... ?

Là encore, le client est roi. Lorsque cela se justifie, on essaye de convaincre de « libérer » le logiciel. Quand les logiciels contiennent des secrets de fabrication, bien évidemment le client ne souhaite pas les voir divilgués. On a les deux cas de figure.
Typiquement, le Conseil Général des Mines était ouvert au logiciel libre et a publié en libre MIOGA. Et inversement on a des développements en cours avec des clauses de confidentialité très très fortes ...
(...)

Et à part les organismes d’Etat, y a-t-il des société privée qui ont fait ce choix, ou est-ce que cela reste l’appanage des administrations ?

Ce n’est pas du tout lié au fait que ce soit un organisme d’Etat ou pas. Dans la mesure on l’on a fait l’analyse préalable avec la société de savoir s’il s’agissait d’un secret de fabrication ou pas, et que la réponse apportée est « Non, ce n’est pas un secret de fabrication », elle n’y voit que des avantages. Encore une fois il faut que ce soit un logiciel potentiellement avec contributeurs. S’il s’agit d’un bout de logiciel que n’a d’intérêt que pour l’entreprise, il n’y a pas d’avantage de l’avoir en libre. Par contre, si c’est un logiciel qui va intéresser beaucoup de gens, pour lesquels il y aura des contributeurs, l’intérêt de l’entreprise est de profiter de ça. C’est un échange : à un moment elle donne, et elle va recevoir un peu plus tard. Pour cela, je pense notamment à MIOGA.

4) MIOGA

On connaît surtout ATRID pour son développement autour de MIOGA ...

On a été très discrets jusqu’à présent.

Avec vos investissements vous pourrez être un peu moins discrets ...
Pouvez-vous nous présenter rapidement ce qu’est MIOGA comme logiciel ?

MIOGA est un logiciel de travail de groupe. C’est en réalité une architecture ouverte, une structure d’accueil pour les applications de travail de groupe. Les fonctions de base existent : agandas partagés, un espace de travail partagé, un moteur de recherche, le partage des ressources, la gestion de planning, la gestion de fiches, ... Il y a aussi des modules qui peuvent être rattachés dessus qui peuvent ou pas être spécifiques à l’entreprise, qui vont s’appuyer sur le coeur de MIOGA et qui vont faire que le logiciel de travail de groupe deviendra le coeur de l’intranet.

Par rapport aux outils « propriétaires », n’y a-t-il pas certaines lacunes ?

Des lacunes, il y en a certainement, puisque l’investissement qui a été réalisé dans MIOGA n’a rien a coir avec les investissements que d’autres éditeurs peuvent faire. Ceci dit, notre premier soucis a été d’avoir dans cette version les fonctions de base. C’est un logiciel qui sera amené à évoluer et que nos clients nous réclament.
Mais le terme lacune ne convient pas réellement : il s’agirait plutôt de fonctions à venir qui n’y sont aps encore. Nous avons déterminé avec quelques clients test les fonctionnalités prioritaires. Si l’on prend l’exemple de la synchronistation Palm Pilot, c’est quelque chose d’intéressant, mais qui n’était pas considéré comme prioritaire. Elle va arriver dans une prochaine version.

Pour le développement de MIOGA, avez-vous réutilisé beaucoup de code libre déjà disponible ?

MIOGA est développé en PERL, donc on a abondemment fait appel à des librairies existentes. On a essayé de redévelopper un minimum de chose, en s’appuyant sur des modules réputés robustes et bien écrits.

Vous avez des exemples ?

Typiquement, la gestion d’agenda fait appel à des modules du CPAN qui existaient déjà.

Y a-t-il d’autres contributeurs à MIOGA en dehors des équipes d’Atrid ?

On a des contributeurs français qui ont participé aux dernières touches de la mise au point de MIOGA, en particulier pour ce qui est de l’installation, makefile, etc ... Ils ont servit vraiment de bétâ-testeurs. On n’a pas fait énormément de publicité autour de cette première version, on attendait vraiment d’avoir la première version disponible avant d’oser parler de nous. Là on va un peu changer les choses : des contributeurs se sont déjà proposés pour apporter leur pierre à l’édifice.

MIOGA.org / MIOGA.com : comment positionnez-vous ces deux approches ? Quelles différences ...

MIOGA.org est le site de développement, MIOGA.com est le site de promotion.

Y a-t-il déjà des SS2L [NDLR : Sociétés de Services en Logiciels Libres] qui intègrent MIOGA ?

On a beaucoup de demandes, mais comme la sortie officielle date de Novembre, les données sont encore très récentes.

Merci beaucoup d’avoir répondu à mes questions.