TOOLinux

Le journal du Libre

Entrevue avec Franz MEYER, Red Hat

vendredi 19 décembre 2003

Que recouvre exactement le terme "division Europe du Sud" c chez Red Hat ?

Je suis en charge de l’Europe du sud, du Moyen Orient, et de l’Afrique. Cela inclut nos filiales Red Hat en France (Nanterre en région Parisienne - 92) et Italie (Milan et Rome), plus tous les pays : Espagne, Portugal, Turquie, Grèce, Israël, Arabie, Maroc, Tunisie, Algerie, Afrique du Sud,...qui sont couverts par nos distributeurs certifiés et qui couvrent les revendeurs et intégrateurs locaux, ainsi que dans certains pays avec des centres de formation Red Hat certifiés.

Nous sommes aussi présents indirectement localement grâce à nos partenaires OEM que sont HP, IBM, Dell, Bull, Sun, Fujitsu-Siemens, NEC qui revendent les contrats de souscription Red Hat Enterprise Linux avec leur matériel ou leur division "services".

Y a-t-il une politique commerciale spécifique dans l’Union européenne aujourd’hui ou fonctionne-t-on encore sur un modèle "état par état" ?

Il commence clairement à y avoir des politiques globales européennes sur le logiciel libre. Nous participons nous même à un projet financé par la communauté Europeenne qui s’appelle AGNULA (www.agnula.org) visant à faire la promotion - et à realiser bien entendu - une distribution multimédia et d’outils musicaux, basée uniquement sur du logiciel libre.
L’union Europenne cherche tout de même à favoriser, au moins dans le domaine public, l’approche vers du logiciel libre.
Toutefois, quand on passe dans le concret, cette approche prend forme état par état, parfois même, Ministère ou institution par Ministère ou institution...cela dépend encore de la façon dont sont sensibilisés les grands politiques et les décideurs de ces administrations et institutions.

Le marché Linux actuel voit arriver, notamment avec le rachat de SuSE par Novell, une certaine consolidation du secteur. C’est un bien pour vous ?

C’est un bien pour tous. Il ne peut y avoir de place pour beaucoup d’acteurs sur ce marché, en tout cas pas pour l’instant. Peu, voir très peu de sociétés basées sur un modèle libre réussissent à avoir un modèle économique rentable. On voit bien la difficulté, malheureusement pour nos collègues contributeurs (Ndlr : Franz MEYER cite notamment l’exemple de MandrakeSoft "qui est en redressement judiciaire et qui n’a toujours pas trouver de modèle économique viable").

Cette consolidation sinon donne une crédibilité et un sérieux au marché du logiciel libre. Novell a été un acteur important du marché ; son intérêt envers Linux pour trouver son renouveau montre bien l’importance que prend ce mouvement, et finalement assure la perrenité de ce modèle aux utilisateurs professionels qui ont donc tendance à accélerer leur adhésion. Maintenant, espérons que Novell, qui est une société a 100% de logiciels culture propriétaire, va embrasser le mouvement du libre et rendre la distribution encore plus Libre sur tous ces composants, et non l’inverse !

Oublions Novell. Quelles sont vos relations avec Microsoft aujourd’hui, en tant que leader du marché Linux ?

Nous n’avons pas explicitement de relations avec Microsoft, à part - sourire à peine déguisé - quand on se croise chez les clients. C’est dommage, mais Microsoft met un temps non négligeable à comprendre l’importance d’un tel mouvement, et il ignorait complèment le phénomene Linux, Apache ou OpenOffice il y a peu. Pour le moment, Redmond se protège plutôt en essayant de créer les sentiments de crainte et de doute chez les clients et utiisateurs. Mais cela prend de moins en moins, car Linux commence clairement à devenir une réalité visible, même pour Microsoft. Toutefois, des échanges de points de vue seraient très intéressant avec Microsoft, car c’est une société brillante composée de personnes intelligentes (évidement c’est plus facile quand on a les moyens de se les offrir), et qui n’a fait qu’exploiter le désir de tous les utilisateurs d’informatique de standardiser au maximum le poste client et la bureautique, puis maintenant les serveurs, les applications,etc...mais avec de la technologie 100% propriétaire. On se rend compte maintenant de la trop forte dépendance technique et financiè que ce modèle engendre. Du coup, ce n’est plus du tout l’utilisateur qui mène la barque...

La crédibilité du système dépend elle de l’harmonisation des distributions du marché ou y a-t-il de la place pour chaque "flavour" de Linux ?

Il y a de la place pour différentes "flavour" de Linux et c’est ce qui fait la richesse du modèle et le choix dans les distributions. Toutefois, il ne faut pas perdre ses propres critères et besoins de vue et basculer dans "l’intégrisme technologique" et surtout s’appuyer sur du Linux qui respecte le LSB (Linux Standard Base), comme c’est le cas pour nos distribution Red Hat Enterprise Linux.

Pour faire une analogie, Les composants d’une voiture peuvent être très différents et de fournisseurs différents, mais cela reste une voiture de plus ou moins bonne qualité, et avec de plus ou moins bonne caractéristiques, mais les deux doivent passer le crash test avec une bonne note au test EURO NCAP.

Le projet FEDORA, c’est faire de Red Hat une "autre Debian" ?

C’est l’élargissement des versions grand public de Red Hat vers une approche plus ouverte et communautaire. Elle se rapproche dans ce sens de l’approche Debian, mais ne pas perdre de vue que les versions Fedora vont aussi pré-figurer de ce que l’on trouvera dans les versions Red Hat Enterprise Linux un peu après, le temps de laisser mûrir et d’industrialiser. Dans ce sens, Debian n’a pas cette approche vers des versions "Entreprise", certifiées par éditeurs et contructeurs et des contrats avec des garanties et services pour les clients.

Gartner parle d’un Linux "desktop" pour l’année 2004. Idem pour IBM, SuSE, Mandrake. Certains distributeurs (Lindows, Xandros, Lycoris) visent clairement ce segment de marché. Quelle est la position de Red Hat à ce niveau ?

Red Hat a toujours considéré le marché du poste client Linux et libre comme important et faisant partie de sa stratégie, en s’attaquant d’abord aux endroits où cela avait le plus de sens et où c’était peut être le plus "facile" : le monde des serveurs Unix et des serveurs MS WIndows. Cela commence à devenir une realité seulement maintenant. Cela va être pareil pour le poste client, mais il y a des écueils techniques et fonctionnels non négligeables à passer, mais je suis sûr que la communauté et Red Hat y arriveront. Pour le moment, le poste client Linux répond bien aux besoind des stations de travail techniques ou scientifiques (développement, CAO Electronique, ..), le poste client léger, ou le poste bureautique "banalisé" sans besoin d’applications métiers type client - serveur pour l’entreprise ou les jeux pour le particulier en local...

Les applicatifs métiers de "webifiants ou se Javaifiants", cela va faciliter la tâche, le XML va encore faciliter les échanges de fichiers bureautiques, et il va falloir convaincre les éditeurs de jeux video que Linux est aussi une plateformede plus à faire en plus de MS WIndows, xbox, PS2 et GameCube.
Je suis persuadé que Red Hat sera là en temps et en heure avec les bonnes solutions pour répondre directement aux besoins du poste client.

Votre poste de travail justement, il est 100 % Linux ?

(Ndrl : petit "flash back" avant de répondre à notre question) Il y a quelques années, alors que je travaillais dans le monde du logiciel propriétaire, j’ai commencé à m’intéresser au logiciel libre qui commençait à faire du bruit pour ceux qui étaient un peu attirés par la technologie et les nouveaux modèles du monde du logiciel ; et quand un cabinet de recrutement est venu me chercher pour un poste à pourvoir chez Red Hat, j’ai évalué les risques et chances de succès, et j’ai basculé chez Red Hat. Il est vrai que le nom et la marque Red Hat était déjà très forte dans le monde libre et sur la technologie Linux.. Et tant qu’à prendre le risque, autant le faire chez le leader.

J’utilise à 100% Linux et les logiciels libres dans mon quotidien professionnel depuis pratiquement 3 ans : mon portable est évidement sous Red Hat Linux (version 8 en ce moment et va bientôt passer sous Red Hat Enterprise Linux WS 3), avec client PIM Ximian Evolution, qui synchonise parfaitement contacts/agenda/notes/fichiers/mails avec gpilot sur mon tout nouveau telephone-PDA Treo 600 sous PalmOS 5.2 ; Openoffice.org 1.1 maintenant après la 1.0.1 pour la bureautique qui ne me pose aucun probleme de compatibilité de formats de fichiers de et vers le monde exterieur à 99,9 %. Et puis, évidemment : Mozilla comme Navigateur, X-chat, mais aussi xmms pour ogg vorbis ou mp3, Xine pour la vidéo type mpeg, xpdf pour les fichiers pdf, accès VPN, et connexion Wifi + gprs à partir d’une carte pcmcia D211 de chez Nokia qui a un driver pour Red Hat Linux (malheureusement le driver n’est pas 100% libre).
Je suis donc un véritable utilisateur lambda avec une utilisation purement bureautique et tradionnelle du poste client, et j’en vis parfaitement. N’étant pas très pointu, j’ai toutefois l’avantage d’avoir quelques compétences Linux proche de moi en cas de besoin...

Comment voyez-vous l’arrivée de Sun Java Desktop ? C’est un "artifice" marketing pour vous (car finalement composé d’éléments déjà présents dans la plupart des systèmes - Gnome, Mozilla, OpenOffice - ) ?

C’est du marketing SUN, et seulement de l’intégration des composants existant aujourd’hui, et qui veut d’un SUN Java Desktop ? Les gens préfèreront un Desktop libre venant d’éditeurs indépendant afin de garantir leur indépendance. SUN avait fait la même erreur avec SUN Linux qui n’a jamais rencontré le moindre succès car personne ne voulait du Linux de SUN, mais maintenant que SUN propose Red Hat Enterprise Linux sur ses serveurs 32 bits, il commence à en vendre et concurrencer les autres constructeurs qui n’ont jamais essayé de faire leur propre Linux, mais de s’appuyer sur les distributions du marché.

Laissons Sun de côté pour un autre monde ! On parle de plus en plus de MacOS X, l’Unix d’Apple, comme étant le "Linux rêvé par certains". Qu’en pensez-vous ?

Apple et MacOS ont toujours été des solutions superbes pour les utilisateurs, bien plus facile d’accès (Ndlr : que Windows) et très agréables à utiliser. Toutefois, le Linux rêvé par certains ne doit pas être propriétaire, car un critère majeur pour que cela soit un rêve est que cela soit un logiciel libre afin de garantir une développement en mode communautaire afin de bénéficier des ajouts et idées de tous. Et que si cela engendre un fort succès commercial, alors l’utilisateur trouvera une alternative viable à ce systeme. Soyons sérieux : cela ne peut être le cas avec MacOS ! Apple devrait plutôt contribuer justement à faire tout ce qu’ils ont fait en mode libre pour Linux, cela accélererait bien entendu l’adoption de Linux dans certains marchés (Ndlr : MEYER pense notamment à 2 domaines précis, graphisme et multimédia) et l’adoption sur le poste client. Mais ce n’est pas la stratégie d’Apple que de se positionner comme un constructeur simplement.

Serveurs, postes "client"... Et l’embarqué aujourd’hui ? C’est une voie de reconversion ou de diversification pour vous ?

Red Hat a toujours fait de l’embarqué grace à la formidable compétence de nos équipes d’engineering, qui sont de gros contributeurs Linux. Cela surtout en Asie et aux Etats-Unis, qui sont des marchés cruciaux pour l’électronique "consumer". Après le poste client, peut-être des distributions Linux pour l’embarqué ? pourquoi pas. Mais dans ce domaine, même Microsoft a du mal à gagner de l’argent.

Petit jeu des prévisions à quelques jours du passage à l’an neuf. IBM, Novell et Sun se sont déjà exprimés sur le sujet récemment dans la presse. Et vous, comment voyez-vous le marché Linux dans 12 mois ?

Après une première expérience réussie des utilisateurs, une forte pénétration de Linux sur les serveurs critiques des entreprises pour les bases de données, les ERP et le CRM ou encore la prise en compte de Linux dans la stratégie IT des entreprises par les directeurs informatiques.
Mais aussi le déploiement sur les architectures 64-bits pour les "grosses" applications, et la migration vers Linux de clients ayant beaucoup de petits serveurs repartis avec de l’application en local. Puis les premiers projets ciblés sur le poste de travail, évidemment.

Red Hat France, site web
Propos recueillis par Cedric GODART