TOOLinux

Le journal du Libre

Jean-Michel Cornu, le 4/07/00

mardi 25 mai 2004

Outre le fait d’être Directeur Scientifique de la Fondation Internet Nouvelle Génération ( FING ), Jean-Michel Cornu est le parrain de TooLinux. Par ailleurs, il a été aussi le coordinateur de l’Internet Fiesta.

TooLinux : Vous êtes directeur scientifique de la Fondation Internet Nouvelle Génération. Pouvez-vous nous présenter en quelques mots la fondation ?

Jean-Michel Cornu : La Fondation pour l’Internet Nouvelle Génération a pour vocation de faire en sorte que la France se trouve au premier plan de l’innovation dans le domaine des usages pour la deuxième génération de l’Internet (hauts débits, qualité de service, mobilité, multiplication des terminaux...)

Elle regroupe plus de 60 membres : grandes et petites entreprises, (Industrie, Internet, Télécoms, Médias, distribution...), start-up, administrations publiques, laboratoires de recherche, collectivités territoriales, établissements de formation, associations...

Elle comporte 5 lignes d’action : veille, créativité, groupes de travail, soutien aux projets, sensibilisation et information.

Par ailleurs, vous êtes le parrain de TooLinux. Quelles sont les raisons qui vous ont poussé à accepter ce rôle ?

Depuis longtemps, j’ai toujours défendu une certaine conception de la coopération et de l’échange dans le domaine de l’informatique.

- Ce fut le cas des systèmes ouverts autour du système Unix et des normes et standards. Le maitre mot était alors la portabilité des applications.
- Puis ce fut le tour de l’Internet et de l’IETF qui, en définissant les protocoles acceptés par tous, ont permis l’interopérabilité.

C’est donc tout naturellement que je m’intéresse à ce que je considère comme la troisième vague vers une coopération croissante entre les acteurs : le logiciel libre.

C’est avec un grand plaisir que j’ai accepté de parrainer le portail TooLinux car je crois beaucoup à la synergie de Linux et de l’Internet : Le logiciel libre se développe grâce à une information accessible au plus grand nombre.

Utilisez-vous Linux à titre personnel ?

J’ai commencé avec les premiers micros tournotant sous Unix et je me qualifierais comme un "Linuxvore" :-) Un système ne me suffit pas et mon prochain objectif est de rajouter plusieurs machines chez moi avec plusieurs distributions et même un démoLinux tournant sur le Windows qui me reste malgré tout...

La FING utilise-t-elle Linux, ou compte-t-elle l’utiliser (éventuellement dans quels délais) ?

Oui, et non seulement Linux mais aussi les logiciels libres : tout est développé en PHP3 sur une base MySQL. C’est à la fois un choix pragmatique vu l’excellente qualité de ces logiciels et un choix stratégique pour un organisme qui a pour vocation de rassembler tous les acteurs de l’Internet du futur.

A votre avis, Linux peut-il s’imposer de manière générale ?

On assiste actuellement à une segmentation du marché. Nous sommes a la fin du PC uniforme à tout faire. Linux s’est deja imposé du côté des serveurs offrant des services Internet (Web, DNS...) Et il est sur les starting blocks dans la guerre sur les terminaux de demain : les boîtes noires se branchant sur la télévision ou comme un petit terminal, les assistants personnels.

Si l’on se projette dans quelques années, il est probable que j’utiliserai des terminaux mobiles et des terminaux fixes connectés à des serveurs qui seront chez moi ou non pour offrir divers services. Ceci inclut également la bureautique, domaine privilégié de Windows, qui sera probablement perçu dans l’avenir plus comme un service accessible depuis n’importe quel point du globe avec son propre paramétrage (les network appliances).

C’est sur ces nouveaux enjeux que se joue le futur de Linux. Pour lui donner plus de chance il doit encore se développer dans le domaine des applications, en particulier :

- Le jeu (de plus en plus de jeux sont portés sur Linux et j’attends avec impatience les premiers "générateurs de jeux" qui permettront de développer les premiers jeux de façon coopérative à la manière des logiciels libres)
- La production multimedia. Il existe d’excellents "players" mais j’attend le clone (ou le portage) de Premiere, logiciel de montage vidéo ou d’autres systèmes qui permettent de transformer une machine en régie multicaméras, en encodeur de streaming ou en producteur de SMIL...
- La gestion. Un premier logiciel libre de comptabilité est en cours de développement.

Un dernier point concerne la localisation. Ce terme signifie l’adaptation du système à une langue et à une culture. Linux est une véritable chance pour les pays du sud qui ne s’y sont pas trompés. Les compétences Linux en Afrique augmentent rapidement et la liste de diffusion Linux-Afrique est là pour aider. Les projets interpays en Amérique latine (Netdays, Internet Fiesta) sont très orientés logiciels libres. Lors de la dernière Internet Fiesta, MandrakeSoft a réussi à nous mettre en place des machines qui fonctionnent simultanément sous une trentaine de langues (une par login). Il reste des efforts à faire pour intégrer les langues qui ne s’écrivent pas de gauche à droite comme l’arabe. Ce que j’attends, c’est que la prochaine fois que dans un hôtel d’Oslo on met à ma disposition un ordinateur et une imprimante, je puisse me retrouver avec mon interface en français et télécharger immédiatement mon profil utilisateur (mes modèles de documents, mon dictionnaire personnel), plutôt que de taper mon texte sur un traitement de texte en norvégien...

Et dans le milieu scientifique ?

Les scientifiques ont inventé les concepts du logiciel libre avant l’invention des ordinateurs ! La communauté scientifique ne connaît pas de frontière au grand drame des états. Les découvertes s’échangent entre scientifiques dans un grand brassage productif. Le rôle de la correspondance scientifique a été primordial dans les avancées scientifiques du début du siècle. L’émergence de l’e-mail donne un regain à cette façon de procéder. Les scientifiques bénéficient de la facilité d’échange de l’Internet tout comme les développeurs de logiciels libres. C’est donc naturellement que la communauté scientifique peut se tourner vers Linux, et mutualiser ses développements comme elle l’a toujours fait.

Quels sont, à votre avis, les apports de Linux pour la communauté scientifiques ?

Comme je l’ai indiqué, Linux favorise la mutualisation des efforts grâce à la disponibilité des sources et à la possibilité pour l’utilisateur de ne pas être un simple consommateur mais un contributeur actif. Dans le domaine du logiciel scientifique tout comme dans la science elle-même, il faut faire coopérer des compétences très diverses (mathématiques, physiques, expérimentales...).

Le logiciel libre tire sa source (si j’ose dire :-) ) dans l’esprit de la communauté scientifique. La communauté du développement libre a donc tout naturellement développé les outils de la façon la plus adaptée aux besoins de la communauté scientifique.

Dans quelle mesure les oeuvres scientifiques (recherches sur le génome, brevets mathématiques, ...) pourraient-elles passer sous licence GPL ?

Je crois qu’après le logiciel libre, les grandes tendances vont être les contenus et les services libres. Nous avons testé avec succès la possibilité de proposer des contenus libres grâce a la banque de programmes multimédias libres de droits sur Internet. Et nous avons pu démontrer la puissance du service libre en mettant en place des services multilingues libres de droits en 30 langues pour 53 pays dans le cadre de l’Internet Fiesta.

Il y a un véritable danger de détournement de la notion de brevet actuellement. Le brevet était a l’origine prévu pour pousser les innovateurs à publier leurs découvertes pour que le plus grand nombre puisse en bénéficier. Actuellement, le brevet est utilisé comme une arme par les plus grosses societés pour empêcher de nouveaux entrants. Tout ce qui est trivial a tendance à être breveté ce qui rend impossible à un développeur de ne pas violer un brevet ou l’oblige à verser des sommes considérables. Seules les grosses sociétés qui disposent d’un ensemble de brevets conséquent s’en sortent car on retrouve un équilibre des "viols de brevets", chacun évitant de faire des procès mutuels.

On retrouve la même tendance dans la recherche et en particulier dans le génome. Absolument rien ne s’oppose à ce qu’un chercheur mette sa découverte sous une licence GPL adaptée (enfin si, peut-être son employeur...). La France se targue d’être leader dans les recherches sur le génome humain, aura-t-elle son Stallman de la génétique ? L’appel est lancé.

Merci d’avoir bien voulu répondre à nos quelques questions.