TOOLinux

Le journal du Libre

Si Lindows y croit, pourquoi pas nous ?

vendredi 8 août 2003

Dans les rues de San Francisco, ils sont venus, ils sont tous là. Tous, sauf Lindows. Ce genre de rassemblement, très peu pour la société fondée par Michael Robertson. L’ancien patron de MP3.com, site vendu pour près de 350 millions de dollars US il y a un peu plus d’un an au groupe Vivendi Universal, est clair sur ce point : "LinuxWorld n’est pas notre marché. Nos clients sont des utilisateurs qui connaissaient peu ou pas Linux avant. C’est le grand public au sens large".

Peur de SCO ? Réponse évasive. Lindows a bénéficié du concours en sous-traitance de l’éditeur à l’époque Caldera. Et puis, "who cares" ? Michael réfléchit tout haut, comme le font les Américains malgré eux : "nos utilisateurs ont-ils déjà entendu parler de SCO ?". Impossible à prouver, en effet. On n’a pas peur de ce que l’on ne connaît pas. L’adage est aussi vieux que le monde, mais marche à tous les coups. C’est comme une parole de psychanalyste. Comme un bon mot signé Jacques-Marie LACAN. La tactique est simple : deux vocables issus du vocabulaire courant et disposant si possible dans l’histoire de l’humanité d’un solide, voire d’un très lourd, passif symbolique. Vous voilà KO. Les Américains sont comme ça, ils réfléchissent tout haut, en deux trois mots. Et vous condamnent à réfléchir là où les complexes vous aveuglaient. Mais revenons à notre Américain.

Première constatation : 53 employés pour Lindows contre 50 000 pour Microsoft. Que l’on se rassure, sourit Robertson : derrière ces 53 salariés, des dizaines de milliers de développeurs open source, aux 4 coins du monde, codant, décodant, localisant, sécurisant, corrigeant. Pour des résultats qui, en terme d’applications, selon Robertson, "dépassent parfois les versions les propriétaires".

Car le véritable ennemi de Lindows n’est pas celui qu’on croit. En effet, le terrain de bataille n’est pas Linux, loin s’en faut : si l’on oppose bien souvent les distributions Linux entre-elles, la cible, qu’on se le dise, c’est Windows et ses parts de marché "billgaetesques". Raison pour laquelle, sans aucun doute, la société s’est alliée au marché de la grande distribution, Walmart en tête aux Etats-Unis, pour commercialiser des ordinateurs personnels sous la barre des 300 euros. SuSE et MandrakeSoft ont suivi.

Avec des licences réduites à peau de chagrin par poste, Lindows pénètre le marché là où Windows le fige dans des retranchements plus onéreux. Windows impose un peu plus de 100 euros au départ aux constructeurs, sauf situation "tiers-mondiste" - l’ogre a un coeur, c’est tout simplement biologique - : et Microsoft n’est pas du genre à plier sur cette exigence. Un bon point pour l’élève Robertson, qui, soit dit en passant, ne semble avoir aucun lien de parenté directe avec le Lord bien connu dans le milieu des relations internationales.

Autres initiatives : un concours, financé par l’entrepreneur, et visant à détourner les protections entourant la console de jeu X-Box pour y loger un coeur Linux plus ouvert. Pari gagné, pour Robertson comme pour des centaines de développeurs qui se sont laissé prendre au jeu. La protection a sauté. Avec elle une partie de la stratégie de Redmond. Robertson, two points.

Moins ludique et beaucoup plus risquée : la dernière opération markéting de la société consistait à relancer l’intérêt sur le concept de la WebStation, un ordinateur dépouillé de tous périphériques et principalement destiné à l’Internet et à la lecture/écriture de fichiers de productivité. Prix sans appel : 150 euros hors taxes. L’engin embarque la suite Mozilla, OpenOffice et quelques logiciels incontournables. L’essentiel, en somme. Trop tôt pour commenter.

Robertson, dont nous rapportons cetains propos aujourd’hui, était interrogé récemment par David BECKER pour Cnet News.com. Le joyeux patron est détendu : confiant dans un procès qui l’emmenera pourtant à Seattle, le 1e décembre venu, vers de longues semaines d’acharnement. Point d’interrogation : la marque Lindows peut-elle ou non utiliser le terme "windows" à son avantage et induit-elle vraiment, comme le prétend Microsoft, le consommateur en erreur ?

Pour Robertson, il est évident que non. A plus forte raison dans le cas de l’exploitation d’une minuscule. Et d’expliquer que l’utilisation d’un terme générique comme "windows" ne peut devenir une arme utilisable par n’importe quelle société désirant se l’approprier, citant au passage l’exemple du terme "jet" dans l’aviation. Il en irait de même pour l’informatique, où le terme-même de "windows" est exploité depuis que le monde des interfaces graphiques est monde.

S’il s’avère, dans quelques mois, que Lindows obtient gain de cause, le marché de l’informatique pourrait rapidement bénéficier d’un regain d’inventivité : on imagine aisément nombre d’ordinateurs personnels embarquant Dell Windows, HP Windows, AOLindows, et j’en passe. Encore faut-il que dans l’affaire, Microsoft perte définitivement l’exploitation exclusive et la propriété du terme incriminé. On imagine la médiatisation de l’opération : tout bénéfice pour Robertson et sa cour. Tout bénéfice également pour le reste du marché de l’informatique : et là se situe également un coup de maître, qui ne manquera pas de faire intervenir le reste du secteur, étouffé depuis trop longtemps derrière ces fenêtres. Ou devrait-on parler de barreaux ?

Et de répéter tel un gourou : "la concurrence, c’est Windows. Si l’on veut entrer sur ce marché, il convient de bien s’enfoncer cette phrase dans le crâne". C’est là que se situera(it) la victoire. L’homme est formel. On à peine à ne pas y croire. LinuxWorld nous aura appris cela également. Tout le monde semble d’accord. Le bout du tunnel est proche.

Certes, la phrase a déjà souvent été imprimée, mais cette fois tous la répètent en choeur. Ne pas s’y perdre : la beauté du geste est l’arbre qui cache la forêt. Il y a beaucoup à gagner dans cette bataille, pour Robertson comme pour d’autres. Encore faut-il faire plier le roseau sauvage, retranché à Redmond, élaborant ses plans pour contrer les attaques qui viennent de toutes parts. De la Commission Européenne d’abord. De sa propre marque "Windows" ensuite.

GATES et ses troupes ont contre eux une armée gonflée à bloc. Mais Microsoft a déjà traversé bien des rivières. Mécène exceptionnel. Généreux avec l’Afrique, comme le sont bon nombre d’illustres rachetant leurs péchés. Que tout le monde se rassure : "Nous sommes tous pécheurs", confessait récemment W BUSH, dont le parti jouit depuis longue date de plantureuses enveloppes d’encouragement signées GATES et associés. Tant pis pour les démocrates, qui ont choisi leur camp : Al GORE est membre du CA d’Apple désormais.

Les fenêtres s’ouvriront-elles ? Verdict, en partie dans les tribunaux dès le mois de décembre. Et comme Maddog Hall le précisait, ’dans un an à tout casser’, nous y serons enfin. Y a-t-il encore quelqu’un dans l’assistance qui n’y croit plus ? Quand HP, IBM, Dell, Novell s’y mettent, cela sonne un peu moins faux que lorsqu’un seul prêche dans sa paroisse. Ne jetons pas la pierre à Corel qui, à défaut d’avoir fait la révolution, restera tout de même pour la postérité comme un visionnaire. Il en faut à tous les étages, c’est bien connu.

"Dans un an", ils nous disent. Dans un an, en effet. Et, le printemps venu, qui sera Président des Etats-Unis d’Amérique ? Robertson, à n’en pas douter.

C.G.