TOOLinux

Le journal du Libre

Voulons-nous vraiment de Linux sur le bureau ?

dimanche 24 octobre 2004

Contrairement à ce que certains rapports ont affirmé ces derniers temps, l’idée d’un "Linux sur le bureau" n’est pas morte : bien au contraire. Son évolution sur les marchés domestique et professionnel est lente mais constante. En bonne voie.

S’ils souhaitent que le système continue de prospérer, les acteurs commerciaux et communautaires de la mouvance Linux en assurent-ils une promotion assez importante ? On lit un "oui" sur leurs lèvres, bien entendu, mais les actions suivent-elles ?

Ces derniers mois, j’ai pu noter chez ces mêmes acteurs une lente mais ferme machine-arrière dans leur vision du "desktop Linux". Une sorte de philosophie du "ne pas se presser, notre temps viendra". Quoique cette mentalité ne soit pas hostile à la progression de Linux, elle s’avère bien trop neutre pour porter des fruits.

Permettez-moi de préciser ma pensée par un exemple.

Cette semaine, une interview de Ted Haeger (Directeur Markéting de Novell) publiée par eWeek révélait qu’une société basée dans le Massachusetts souhaitait séparer et segmenter, un peu à l’image de Red Hat avec RHEL et Fedora, ses offres Linux. Il y aurait ainsi SUSE Linux pour les offres de type "communautaire" et la nouvelle distribution Novell pour les entreprises (reposant alors sur SuSE Enterprise Linux). Nombre d’entre-vous ont déjà accueilli la nouvelle avec tiédeur, ce qui semble tout à fait compréhénsible.

Après tout, nul n’a pour l’heure pu démontrer que la scission Red Hat / Fedora a permis un gain substantiel de qualité dans ce qui s’appelait naguère uniquement Red Hat Linux. La dernière version de Fedora Core, la "3" - que j’ai installée la semaine dernière -, est finalement très proche de l’édition Core 2. Je cherche encore une nouveauté qui se démarque vraiment de la seule intégration du bébé Ximian, Evolution 2.

A première vue, la séparation entre une distribution destinée à un usage professionnel en entreprise et un second système, plus orienté "communauté", est une décision pleine de bon sens d’un point de vue purement commercial. Cette scission permet à une compagnie de vendre des produits vite et bien à des entreprises sur des marchés hautement rentables, tout en laissant à une vaste base d’utilisateurs le soin d’éprouver et de jouer avec les technologies qui composent le système.

L’impression générale donnée par cette approche à l’égard des clients "desktop" potentiels revient finalement à dire : "Linux n’est pas encore tout à fait prêt pour être installé sur votre bureau, mais nous pouvons remplir votre salle de serveurs avec ce système".

Une chose est sûre : si Novell choisissait cette voie, ce qui est très probable, la perception que je tente de décrire n’en serait que renforcée.

Des distributeurs commerciaux - j’entends par là Red Hat, Novell (SuSE) et MandrakeSoft - suivent un curieux schéma. Ils annoncent ou testent de "nouvelles approches radicales pour un Linux domestique". Ce discours est maintenu jusqu’à la date de sortie du système. Ensuite, c’est la débandade !

Deux exemples : la fausse bonne idée de Red Hat d’appliquer un thème commun à Gnome et KDE ou encore l’annonce faite par Novell de l’intégration du seul environnement GNOME dans ses distributions, très vite "annulée" au profit de la cohabitation GNOME/KDE.

MandrakeSoft fait exception à la règle. Il est d’ailleurs peu probable qu’elle cède à ce type d’annonces rétractables à la première occasion. Je ne l’espère pas. Mon principe est simple : il vaut toujours mieux ne rien annoncer, plutôt que de tabler sur des promesses présentant le risque de ne pouvoir être tenues.

Chez les éditeurs de distributions Linux destinées au grand public, le problème est de savoir ce qu’il faut faire avec le sytème libre. Ils le louent, en assurent la promotion, mais s’avèrent incapables de prendre les décisions nécesssaires pour concrétiser leurs ambitions.

Et cette remarque est aussi valable pour le reste de la "communauté", cette vaste base d’utilisateurs et de développeurs qui fascine tant les grandes sociétés. Une communauté qui adopte envers le "desktop" une attitude pleine d’ambiguité ! D’un côté, on prêche la bonne parole du libre du haut de la montagne ; de l’autre, on tourne le dos - non sans dédain - aux acteurs qui tentent de concevoir des systèmes Linux uniquement adaptés aux besoins du grand public.

Xandros n’échappe pas à cette ambiguité ambiante. J’ai souvent entendu à l’égard de l’éditeur le reproche que "même s’ils l’affirment, nous savons bien qu’ils ne sont pas du côté de Linux". Que penser de Linspire, alors, le paria de la communauté ? Quoique reconnues, les actions menées par la société ne conduisent pas aux vivats, mais plutôt à des critiques considérant "trop pauvre, trop maigre" cette distribution pensée pour le bureau de l’utilisateur final.

Résumons-nous : où va-t-on ? Et surtout, souhaitons-nous vraiment faire progresser Linux sur le marché "desktop" ? Rien n’est moins sûr.

Je m’en voudrais de favoriser Xandros, Linspire et d’autres distributions du même type au détriment des autres. Pourtant, il me semble bien vain de dépenser autant de temps à les démolir.

Chacun ses choix. Si j’aime Debian et toi Slackware, tant mieux. Mais si j’aime Xandros, pourquoi deviens-je alors une sorte de citoyen Linux de seconde zone ?

Il apparaît évident que les distributeurs commerciaux attendront encore longtemps un investissement massif des consommateurs. C’est que l’ancrage de Windows sur ce marché est solide. Ne pas perdre de vue, toutefois, les exceptions à cette règle : Firefox par exemple, lequel suffit à démontrer que le public peut réellement adopter des produits supérieurs à ce qu’ils connaissent si ces derniers en valent la peine.

La vente de produits Linux desktop sera-t-elle lucrative ? Peu probable - en tout cas pas au début -. Il faut bien commencer quelque part : il s’agit ainsi d’abord d’obtenir la confiance et la reconnaissance du public pour ensuite attaquer avec force et conviction le marché en question.

Je ne dis pas que cela sera facile. Des choix devront être faits sur les ressources, humaines et financières nécessaire à allouer. Je me demande par exemple s’il n’est pas temps pour les distributions commerciales de choisir l’un ou l’autre, mais "un seul", environnement graphique. Il m’est certes arrivé dans le passé de prêcher la diversité, mais il me semble aujourd’hui essentiel pour les distributions "desktop", de faire un choix entre KDE et GNOME. L’interminable désir de faire plaisir à tous les membres de la communauté Linux n’est pas de nature à permettre de relever ce défi.

Cette idée n’est pas neuve : il est arrivé à Red Hat puis à Novell d’y penser. Tous deux ont pourtant renoncé. Le temps est peut-être venu d’y songer de nouveau.

D’autres défis, tout aussi complexes, attendent la communauté Linux si elle souhaite vraiment s’engager dans ce combat jusqu’à la victoire. Les choix arrivent. Sommes-nous prêts ?



Article de : Brian Proffitt, Managing Editor LinuxToday
Traduction : Cedric Godart, Toolinux.com
Article original : http://linuxtoday.com/it_mana...